Introduction :
Pourquoi aborder un tel sujet et comment s’y prendre :
1) Pourquoi soudain le deploiement d’un discours éthique?
" Et soudain surgit l’éthique!" Grosso modo, autour des années 85, en France.
2) Comment ?
Se demander comment cette réflexion éthique s’articule à tout ce qui est déjà à notre disposition pour nous aider dans nos décisions, ou pour nous guider, à savoir la morale, la déontologie et la règle de droit, c’est au fond poser la question : pourquoi l’éthique en plus ?
Parce que l’éthique cherche à être un discours technique.
L’éthique s’origine d’une réflexion autour de la question " que faire pour bien faire ? " Cette question surgirait lors d’un conflit de valeurs à propos d’une décision à prendre.
Le bien, les valeurs sont classiquement du registre de la morale.
Ces termes invitent à une première articulation : quels rapports y a t’il entre l’éthique et la morale ?
La récente flambée médiatique à propos d’" un homicide par compassion " perpétré par un médecin, a fait apparaître des positions divergentes entre un Conseil Régional de L’Ordre et le représentant de l’Ordre National, en l’occurrence son président, le Dr Glorion. Les divergences portent sur une interprétation différente d’un article du code de déontologie. L’interprétation repose de part et d’autre sur des arguments éthiques. Il y a donc lieu de s’intéresser aux rapports qu’entretiennent la déontologie et l’éthique. Ce sera le deuxième point.
Le troisième point découle du deuxième : On voit, avec cet exemple, qu’un comportement illégal et immoral, à savoir un homicide, peut-être considéré comme une juste interprétation du code de déontologie du point de vue de l’éthique.
On s’aperçoit donc, en l’occurrence, que la réflexion éthique par son interprétation du code de déontologie, déboute la loi, du côté du droit, et admet une transgression de la Loi, du côté de la morale.
Ceci amene à réfléchir aux fondements du droit et aux effets de la réflexion éthique dans ses interactions avec les lois et la Loi.
I) Ethique et morale :
Les mots morale et éthique désignaient originellement de façon non différenciée – en latin et en grec – à la fois les mœurs elles même, les codes destinés à régir les conduites humaines, les exhortations à s’y conformer, et la réflexion philosophique, fondatrice ou critique sur les comportements, sur les mœurs et sur les codes. Si Aristote avait écrit en latin, son " Ethique à Nicomaque ", serait devenue " Morale à Nicomaque "., Dans un premier temps, les termes sont donc strictement synonymes.
L’usage de la langue française a retenu préférentiellement la racine latine puisque tous les traités de philosophie parlent de Morale. Depuis quelques décennies les philosophes l’ont eux aussi désertée. Ils parlent de linguistique, de politique, de droits de l’homme mais ils ont délaissé l’objet moral. Quelques exceptions cependant depuis Kant. En particulier, Bergson, Lévinas, Ricoeur mais leur pensée est restée très confidentielle.
Aujourd’hui la morale, c’est ce qui ennuie tout le monde ! L’expression " faire la morale " jette un discrédit péremptoire.
Nous sommes une société " démoralisée " selon Alain Etchegoyen. Ce qui signifie que nous n’avons plus de morale. Les repères ont disparu, les devoirs s’effacent et nous héritons du vide.
C’est dans les années 60 qu’elle a été attaquée de toutes parts, en particulier par les sciences humaines et les discours pédagogiques : le moindre soupçon de " moralisme " disqualifiait les discours et les écrits.
Le discrédit porte à la fois sur le nom, souvent abhorré et sur la chose, souvent réduite à des préceptes mesquins. " Bourgeoise ", la morale est passée progressivement pour hypocrite, désuète et manipulatoire.
Ses interdits l’ont rendue négative et sa vertu affirmative a été oubliée.
La morale est crédible si les actes suivent les discours et si son universalité n’est pas démentie par les intérêts qu’elle protège.
L’expression " faire la morale " est symptomatique. Elle devrait être des plus nobles : littéralement, elle associe l’action et la prescription, la pratique (faire) et la vertu (morale). Or, elle désigne maintenant le discours des donneurs de leçons, comme si la morale se réduisait à des paroles et n’avait dans son énonciation aucune légitimité.
Alors au lieu de la morale, on nous a enseigné les " droits de l’homme ". L’homme est devenu une généralité vague. Il n’est plus ni autrui, ni le prochain.
Une génération entière a refusé de penser comme moral le principe même qui animait ses discours.
Ainsi est né médiatiquement le terme d’éthique, créant un nouveau concept à l’usage des entreprises, de l’Etat, des professions, des médias ou de la recherche scientifique. En fait, on trouve chez Kant deux termes philosophiques qui définissent avec précision les usages non philosophiques et contemporains des deux concepts :
La morale est un impératif catégorique.
L’éthique est un impératif hypothétique.
Cette distinction est d’importance :
# Ou l’action est déterminée par un impératif inconditionné qui s’impose de façon catégorique : la conscience agit alors par devoir. Il s’agit de morale.
Ou l’action est déterminée par une hypothèse qui lui impose un comportement.
Il s’agit de ce qu’on appelle l’éthique.
L’impératif est hypothétique quand il énonce le moyen nécessaire pour atteindre une fin posée ou supposée : si tu veux telle fin, alors tu dois mettre en œuvre tel moyen. C’est à cela que s’épuise souvent le discours éthique : énoncer les moyens pour atteindre ce qu’il suppose être la moralité . Le risque est que ce soit une manière subtile de refuser l’impératif catégorique qui lui, énonce le commandement, sans le subordonner à une condition ; par exemple : tu dois, sans autre spécification. L’homme le plus humble, le moins savant, en sait autant qu’un autre sur la conduite à tenir quand par exemple, il faut choisir entre la vérité et le mensonge. Sans doute même est-il moins tenté que d’autres par les subtilités qui peuvent servir à conforter la bonne conscience.
L’éthique est alors le refus moral déguisé, le refus d’obéir.
L’impératif catégorique est objectif, c’est à dire indépendant de tout objet, nécessaire et inconditionné. C’est véritablement un commandement et non pas une règle d’habilité ou un conseil de prudence. Il ne prend pas, si peu que ce soit, en considération l’utilité, l’efficacité ni l’intérêt. Il n’est ni technique ni pragmatique, mais pratique, c’est à dire proprement moral.
En renonçant à agir par principe ,c’est à dire en ne voulant pas écouter en nous l’impératif catégorique, on ouvre le champ à tous les actes possibles au gré des situations auxquelles l’impératif hypothétique est subordonné.
De fait, en ignorant les impératifs catégoriques de la morale, la réflexion éthique prend le risque d’être un discours qui ne se soutiendrait que du relativisme d’un consensus autour de valeurs collectivement admises.
En effet, la morale définit des devoirs face à l’humain alors que l’éthique est enfermée dans un discours qui cherche à définir des " critères d’humanité ", toujours ouverts à la perspective de l’" exclusion ".
C’est pourquoi, on parle volontiers du " relativisme éthique " : Le bien et le mal vont varier en fonction de critères que l’on déclarera éthiquement recevables, surtout s’ils ont été soumis à une approbation collective.
C’est là que s’opère le glissement : L’humain renvoie à l’universel alors que le collectif renvoie à l’humanité.
A ce propos deux remarques :
1. Un consensus d’individus, voire la majorité parlementaire ou sociale ne garantit pas la légitimité morale d’une décision.
" La démocratie ne peut être élevée au rang d’un mythe, au point de devenir un substitut de la moralité (…). Fondamentalement, elle est un système et, comme tel, un instrument et non pas une fin. Son caractère " moral " n’est pas automatique, mais dépend de la conformité à la loi morale, à laquelle la démocratie doit être soumise comme tout comportement humain : il dépend donc de la moralité des fins poursuivies et des moyens utilisés. "
Jean-Paul II. " L’évangile de la vie ".
2. L’éthique ne pose pas la question du Bien et du Mal qui est celle de la Morale.
# La visée de l’éthique attache une importance prioritaire à la dimension sociale de l’existence, aux conditionnements sociaux des décisions individuelles.
La visée de l’éthique n’est pas le Bien, puisque justement la réflexion éthique s’engage, par définition, quand on ne sait plus ce qui est bien, quand on a perdu les repères.
On entend dire parfois que dans certaines situations ce qui est visé, c’est le moindre mal. Du même coup, on entend bien, que ce qui est en jeu ce n’est pas le Mal, c’est l’idée qu’imaginairement je me fais du mal.
L’éthique est animée par des valeurs, celles du respect, de la réciprocité, de la sollicitude pour autrui. Mais ces valeurs ne sont fondatrices qu’en autant que chaque membre de la société vit comme " sujet moral ".
( Le " sujet moral " n’est pas le " moi " s’auto-gratifiant d’une amalgame de sentiments, de pitié, de bonne volonté et de gentillesse. )
Quelques points en conclusion de cette première partie :
* L’éthique est devenue un concept à part entière du fait de la " démoralisation " de la société.
* D’une certaine manière, l’éthique dénonce la morale en réifiant la question du bien.
* L’insistance à trouver une légitimité du côté des lois est dangereuse, mais ouvre aussi un échange dialectique qui permet de réintroduire la Morale qui, elle, pose la question du bien.
* La réflexion bio-éthique n’a de légitimité qu’à condition de penser les situations nouvelles que le développement technologique a fait surgir, en observant les impératifs catégoriques de la " Morale ".
II) Ethique et déontologie :
En consultant " les commentaires du code de déontologie médicale ".( Edition 96 rédigé par le Conseil National de l’Ordre des Médecins.) on lit à la première ligne de l’introduction, cette indication :
" C’est en 1825 que le mot " déontologie " apparaît la première fois en langue française, dans la traduction de l’ouvrage du philosophe utilitariste anglais Jeremy Bentham intitulée l’Essai sur la nomenclature et la classification des principales branches d’Art et Science. Il écrit : L’éthique a reçu le nom plus expressif de déontologie ".
# Nouveau glissement des mots : L’éthique devient déontologie. Le terme " éthique " est à entendre ici telle que Kant en parle dans les " fondements de la métaphysique des mœurs " :
Kant rappelle que la philosophie grecque se divisait en trois parties : la physique, l’éthique et la logique.
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