Le stagiaire ou le copain qui reste au sol parce que fatigué, grippé, chacun son tour, moi, c'était la semaine dernière, qui accroche le câble de remorquage, l’avion remorqueur qui vient se placer devant dans mon axe.
On vérifie pour la centième fois la poignée bleue des aéro freins rentrés verrouilles, la petite poignée verte du compensateur un peu en avant à piquer.
Le stagiaire qui vérifie la sécurité du circuit, si personne dans le circuit de piste et si le b.o., la roulette de queue, est retiré.
Je lève le pouce pour lui indiquer que le décollage est possible.
Qui mets les ailes à l’horizontale.
Le pilote du remorqueur qui regarde dans son rétroviseur et sait à ce signe qu’il peut décoller.
Le câble qui se tend., légèrement élastique, tendu par les à coups et les mouvements à droite, à gauche de l’avion.
Les gaz en grand, couple moteur de l’avion remorqueur corrigé au palonnier.
C’est parti.
Le planeur qui accélère.
Ca a toujours été automatique chez moi, à chaque décollage, un large sourire qui se fige sur mon visage à chaque accélération du décollage.
Mottes de terre qui font sautiller le planeur.
Les réflexes appris qui agissent, garder les ailes horizontales, s’axer dans l’axe du remorqueur avec le palonnier tant que le planeur est au sol.
Gestes devenus automatiques à force de travail épuisant avec un instructeur qui vous même la vie dure ; à raison !
Et chaque fois ce miracle qui coupe le souffle et qui fait couler des larmes.
Plus de vibrations, les ailes ont pris le relais sur le train d’atterrissage, elles portent !
Ces ailes de 15 mètres d’envergure et de largeur moyenne de 1 mètre qui soulèvent 350 kg à 80 km/h !
Les commandes qui ont de l’effet dans l’air, par quel miracle à chaque décollage ?
Ca y est, après des millions d’années d’évolution humaine, je suis enfin en l’air, arraché à cette planète ancestrale qui nous a nourri avec patience depuis des milliards d’années.
« La Terre est notre berceau ».
A.C. Clarke.
« La Terre est notre berceau, mais on ne reste pas indéfiniment dans son berceau. »
Alexandre Tsiolkovski.
Extension de mon esprit sur les ailes au travers des commandes mécaniques, des câbles, des tiges, des renvois, des ailerons, profondeur, dérive, pour faire évoluer cette merveille de planeur de 15 mètres, blanc brillant aux courbes parfaites, magnifiques, pures comme le ciel.
Le remorqueur qui corrige sa dérive, on reste pile dans son axe pour ne pas lui infliger des efforts de travers qui lui rendraient le pilotage difficile et dangereux.
L’horizon qui s’éloigne.
Le sol qui s’éloigne.
De plus en plus de détails au fur et à mesure que le sol et l’horizon s’éloignent.
Ca y est !!
Le moment rêvé depuis gosse, tous les jours, pendant les cours d’école ennuyeux est arrivé !
Je suis en l’air !
Je pilote !
Il y a 5 minutes encore je me demandais ce que je faisais là, par quelle hallucination collective on nous avait tous foutu dans les esprits qu’on allait voler !
Sensations des mouvements légèrement en retard du planeur dans l’atmosphère, dus à la souplesse des ailes et à l’élasticité de l’air, des mains et pieds qui corrigent automatiquement sans qu’on en ait vraiment conscience.
Gestes qui ont appris à subtilement anticiper par automatismes avec l’entraînement.
Le soleil qui chauffe à travers la bulle de plexiglas.
L’air de plus en plus frais sur les pieds et dans les aérations.
Réglages fins et sensations du câble qui se tend, se détend, s’étire, un peu élastique pour ne pas casser net sous les à coups brutaux des pilotes débutants et des turbulences fortes.
300 mètres on rentre le train d’atterrissage.
La grosse poignée noire, lourde, la roue et son système qui pèsent et qu’il faut remonter et verrouiller.
L’horizon qui se dérobe.
Qui ne montre en fin de compte que toujours la même chose : lotissements de pavillons tous identiques, routes, autoroutes, stations essences, supermarchés, casernes, fermes, château d’eau, lignes à haute tension, relais téléphoniques, champs, fermes, patelins tous identiques vu d’en haut, lignes de chemin de fer, gares, zones industrielles, cimetières, carrières, toujours l’étalage humain à perte de vue, d’un horizon à l’autre, finalement répandu sur toute la surface de la planète.
Noyés sous la brume de chaleur et de pollution.
Alors on regarde en l’air.
C’est plus joli.
Là est notre futur.
Loin de cette planète sursaturée de pollution, de bruit, d’humains excités et bruyants.
Ils en sont toujours à se chamailler avec leurs petits problèmes relationnels infantiles que nous nous sommes déjà là haut, au dessus d’eux, partis pour les étoiles.
Tout à l’heure, juste à l’aide des ascendances thermiques je serais à 2500 mètres.
Et mine de rien entre les limites de l’espace interplanétaire et mon planeur à 2500 mètres il ne me restera au dessus de moi que les ¾ de pression atmosphérique avant l’espace..
Un bon habitacle, une bonne combinaison spatiale, un bon moteur, des moteurs d’attitude et cela suffit pour aller voir là haut à plus de 80 km d’altitude, là ou on sort de l’atmosphère, là ou on est dans l’espace, là ou un simple véhicule spatial, de l’oxygène, de la nourriture et du carburant suffisent pour aller visiter les planètes du système solaire.
Facile.
50 ans qu’on sait faire ça.
50 ans que nos politiques ne se décident toujours pas.
Lamentable.
500 mètres.
Battement des ailes du remorqueur ordonnant le largage,
je devais rêver, d’habitude on a pas besoin d’attendre que le pilote du remorqueur s’impatiente pour qu’on se largue.
Poignée jaune.
Clong !
Les anneaux d’acier libérés qui bondissent loin devant, le câble se détend en ondulant, et le pilote de remorqueur, pressé de redescendre parce que je ne suis pas le seul à faire décoller, passe sur le dos, tire sur le manche, plonge vers le sol, le câble qui suit l’avion dans une longue et élégante courbe à 200 km/h. Les becs de bord d’attaque des ailes du remorqueur qui s’ouvrent sous la forte accélération.
Moi qui tire doucement sur le manche pour transformer mes 150 km / h en un petit 100 mètres de gain d’altitude.
Et je me retrouve à 95 km / h à spiraler dans ma première ascendance.
Pas le moment de rêver, il faut s’accrocher, gagner les 2500 mètres, la base noire des cumulus.
Serrer le virage dos au vent, l’élargir face au vent.
Pas d’angoisse à avoir, un planeur c’est fait pour résister à 2.5 g et encore il y a une marge de sécurité. Je peux incliner jusqu’à plus de 60 degrés.
Les pilotes de ligne ont horreur de faire ça.
Les pilotes de chasse, habitués à la voltige et au supersonique eux savent qu’on peut le faire, alors ils le font. Pas un problème pour eux, Les limites ils savent où elle sont, eux.
Les ascendances ne sont jamais bien rondes, bien circulaires.
Il faut les visualiser dans sa petite caboche, se faire une simulation visuelle personnelle comme un ordinateur se fait sa simulation informatique 3d, interpréter les informations du variomètre, des sensations au fesses, au manche, à la vue, au badin, à l’altimètre, les variations plus ou moins rapides, les retards et accélérations des aiguilles plus ou moins importants et se faire une représentation mentale 3d de l’air que l’on traverse.
A chaque fois, corriger le lacet inverse au palonnier, l’incidence et le roulis induit au manche.
Aider un peu le planeur à s’incliner en poussant un poil sur le palonnier du côté du virage.
Ne jamais relâcher une seconde sa concentration sur les informations données par le fil de laine qui indique la direction relative de l’air par rapport au planeur, la bille qui indique la direction du poids apparent (si on dérape à l’extérieur du virage ou si on glisse à l’intérieur, si on est bien symétrique en virage), les différents variomètres qui indiquent la vitesse verticale de l’air par rapport au planeur, le badin (la vitesse) et l’altimètre.
Et surtout, presque le principal, les sensations dans les commandes, au moins aussi importantes que les indications quantitatives du tableau de bord, quoi que certaines sont aussi un peu qualitatives.
Et au bout de plusieurs tours, on sait si on est dans une ascendance en forme de croissant, d’œuf, hachée, écrasée par le vent, stable, régulière ou non, une suite de bulles, etc.
Et de modifier chaque seconde de son évolution pour coller au plus près à la partie la plus chaude de la « pompe », ascendance en jargon de pilote.
Pas le temps de regarder le paysage.
Pas le temps de penser à ce que font les autres restés lamentablement par terre.
Le paysage au sud de la région parisienne, pour ce qu’il a d’intéressant, toujours les mêmes activités humaines citadines au sol de toute manière.
Constatation à chaque fois angoissante : plus on monte et plus les activités humaines vues semblent lentes, les rues de plus en plus désertes, les trains de plus en plus lents, les voitures de petites fourmis lentes insignifiantes.
Plus on monte, plus la présence humaine au sol ralentit et disparaît.
De toute manière, voler c’est aller vers le haut, pas regarder en bas, vers le sol.
Pas le temps de penser à ce qu’on va bouffer le soir au club house.







...) ou les petits avions d'aéroclub méritent aussi toute notre attention