Physique quantique: "Observateur" un terme trompeur?
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Physique quantique: "Observateur" un terme trompeur?



  1. #1
    Rony

    Physique quantique: "Observateur" un terme trompeur?


    ------

    Bonjour.

    Je suis de ceux qui n'ont pas fait d'étude de science, comme beaucoup je m'y intéresse simplement, ça fait partie des discussions que je partage avec mes amis ou mes collègues les plus curieux. La physique quantique peut faire partie des sujets abordés, l'expérience des fentes de Young étant l'entrée principale dans ce monde contre-intuitif. D'ailleurs toute tentative de vulgarisation sur le sujet quantique débute par la présentation de l'expérience de fentes de Young.

    En discutant autour de moi j'ai récemment réalisé à quel point le terme "observateur" avait trompé toute une génération de curieux. Car pour beaucoup, le terme "observateur" induit une notion de conscience.
    Et c'est d'ailleurs la façon dont on m'avait présenté cette expérience la première fois (il y a des décennies), une étudiante m'expliquant que la nature réagissait différemment lorsqu'elle se savait observée.

    Au contraire, j'ai vu des yeux s'ouvrir quand certains ont compris qu'ils pouvaient remplacer le mot "observateur" par "détecteur". La réduction du paquet d'onde se produisant lors de l'interaction avec l'objet, les implications sont très différentes et moins ésotériques.

    Je me suis demandé si il n'y avait pas une nuance de traduction, "observer" étant peut-être plus factuel en anglais ou allemand qu'en français. Je n'en ai pas trouvé trace.

    Bref, je voulais simplement évoquer le sujet ici. Même si on parle de simple vulgarisation, j'ai l'impression que des gens ont perdu plusieurs années parce qu'ils comprenaient mal le terme "observateur", c'est dommage.
    Faut-il bannir le terme "observateur" des livres et des vidéos sur le sujet? Vous en pensez quelque chose?

    -----

  2. #2
    coussin

    Re : Physique quantique: "Observateur" un terme trompeur?

    J'imagine, mais je ne sais pas, que le terme "observateur" a été utilisé à cause des observables.
    Je note aussi que ça n'est pas si prédominant dans la littérature anglaise : on rencontre beaucoup moins le terme "observer" dans les textes anglais, à part dans les vieux textes.

    Donc, oui : en MQ le mot observateur a un sens bien précis. C'est "le truc" capable de mesurer une observable, en d'autres termes un détecteur tout bêtement.

  3. #3
    GBo

    Re : Physique quantique: "Observateur" un terme trompeur?

    Très bonne observation du primo-posteur, car le terme "observateur" en physique quantique peut non seulement induire en erreur mais c'est aussi le point de départ de théories pseudoscientifiques (qui elles sont volontairement fausses en profitant de l'ambiguité).
    Dernière modification par GBo ; 05/02/2026 à 09h19.

  4. #4
    pm42

    Re : Physique quantique: "Observateur" un terme trompeur?

    Citation Envoyé par coussin Voir le message
    Donc, oui : en MQ le mot observateur a un sens bien précis. C'est "le truc" capable de mesurer une observable, en d'autres termes un détecteur tout bêtement.
    Question naïve : quand la fonction d'onde s'effondre t'elle ? Ou plus précisément, à partir de quel moment quelque chose est "un détecteur" ?

  5. A voir en vidéo sur Futura
  6. #5
    ThM55

    Re : Physique quantique: "Observateur" un terme trompeur?

    L'effondrement de la fonction d'onde intervient dans l'interprétation orthodoxe de la mécanique quantique (dite aussi "de Copenhague"). Ce qui est particulier, on oublie souvent de le dire, c'est qu'elle attribue un statut fondamental à la mécanique classique. C'est important de le comprendre car on oublie parfois que Bohr, Heisenberg, Born, etc ont introduit là une totale rupture épistémologique avec le passé de la physique théorique. C'est ce qui est expliqué très clairement par exemple dans le fameux traité de Landau et Lifchitz, parangon de l'interprétation orthodoxe, dont voici une citation (volume 3, chapitre 1):

    D'ordinaire, une théorie plus générale peut être formulée de manière logiquement fermée indépendamment d'une théorie moins générale qui en est un cas limite. Ainsi, la mécanique relativiste peut être érigée sur ses principes fondamentaux sans faire appel à la mécanique newtonienne. Quant à la formulation des principes fondamentaux de la mécanique quantique, elle est foncièrement impossible sans l'intervention de la mécanique classique (... ) Si un électron entre en interaction avec un "être classique" alors l'état de ce dernier change en général. (...) Ceci étant, l'"être classique" est appelé ordinairement "appareil", et on parle de son processus d'interaction avec l'électron comme d'une "mesure".
    C'est moi qui ai souligné le passage sur l'impossibilité foncière, car c'est assez violent. Il faut bien comprendre le caractère très radical et original de ce point de vue. Il explique pourquoi quand ses étudiants parlaient de la "réalité" à Heisenberg, celui-ci disait que la réalité était dehors, avec le ciel, les arbres, les oiseaux et pas dans les atomes. Je trouve cela fou de la part d'un physicien et Einstein avait ces idées en horreur. De plus cette interprétation décrit l'effet sur l'appareil comme stochastique (soumis à la règle de Born) et irréversible (non décrit par l'équation de Schrödinger ou l'évolution unitaire). L'effondrement de la fonction d'onde proprement dite signifie que la mesure remet l'électron dans un état qui est déterminé par le résultat de la mesure. Cependant, ce n'est pas toujours le cas parce que la mesure peut être destructive. On ne doit donc pas le considérer comme un postulat de la MQ, mais plutôt comme une description de certains processus particuliers.

    Cette interprétation a été contestée de manière sérieuse mais seulement beaucoup plus tard. D'abord comme on le sait, dès 1927-1935 par Einstein et Schrödinger (avec son chat! d'où la question du comment de la mesure), mais cela les a marginalisés. Tous les fondateurs, j'ai cité Heisenberg, Bohr, Born, il y a aussi eu Dirac, Fermi, Bethe, Oppenheimer, Feynman, Wheeler, Landau, Von Neumann... ont adopté le point de vue orthodoxe et ne l'ont pas trop questionné, ou alors sans trop insister. Feynman était conscient de la difficulté mais conseillait à ses étudiants de rester à distance de ces questions, et plutôt de calculer pour ne pas nuire à leur carrière de chercheurs.

    Mais cela a changé avec Bohm, Everett et Bell (avec les corrélations à distance).

    Bohm a développé une idée que de Broglie avait déjà envisagée, avec des "variables cachées", les positions des particules, et un "potentiel quantique" non local qui guide ces positions. La mesure se résume à un effet direct des particules localisées. Cette théorie évite le problème de la mesure mais en crée d'autres.

    Dans sa thèse, Everett avait l'intention de rompre avec le primat de la mécanique classique tel qu'il est décrit dans le traité de Landau et de décrire tous les processus sans exception par la mécanique quantique, de faire de celle-ci une théorie unifiée qui représente réellement la "réalité". Mais comme Feynman l'avait remarqué, cela impliquait l'existence de "mondes multiples" où les "mesures" donnent des résultats divers.

    Il y a ensuite eu la création de modèles qui tentent de décrire le processus de mesure de manière moins dogmatique, en partant d'ailleurs d'idées décrites par Von Neumann dans son traité mathématique sur la MQ. Le plus connu est celui de Girardi-Rimini-Weber (GRW), qui suppose un effondrement aléatoire de la fonction d'onde, dans l'espace et dans le temps, selon une loi de Poisson. Ils doivent pour cela introduire des constantes de la nature, le paramètre de la loi de Poisson et une distance de localisation. Un autre exemple de modèle d'effondrement est celui de Penrose: il suppose un effondrement dû à la gravité: dès que l'interaction est susceptible de créer au moins un graviton ou une certaine courbure, il y a effondrement. Ces deux modèles sont falsifiables en principe, ils prédisent des effets incompatibles avec la mécanique quantique standard. Voir Wikipedia: https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%...i-Rimini-Weber , https://fr.wikipedia.org/wiki/Interp...ion_de_Penrose .

    Je ne prends pas position, je ne fais qu'essayer de relater le plus clairement possible ce que j'ai lu ailleurs.
    Dernière modification par ThM55 ; 05/02/2026 à 10h36.

  7. #6
    pm42

    Re : Physique quantique: "Observateur" un terme trompeur?

    C'est intéressant et j'ai lu pas mal de trucs sur le sujet au fil des années mais pas forcément tout compris et beaucoup oublié.
    Mais si on remplace le chat par un humain pour simplifier, il est observateur. Mais de l'extérieur de la boite, on n'a pas observé ?

  8. #7
    ThM55

    Re : Physique quantique: "Observateur" un terme trompeur?

    C'est justement pour répondre à ce genre de questions que des modèles de l'effondrement comme GRW ont été créés.

    Si on remonte à Schrödinger et son chat, exemple bien connu qui maintenant est intégré dans la pop-culture, et si on l'interprète de manière orthodoxe comme Landau et Lifchitz le présentent dans leur cours, il n'y a pas vraiment de problème: le chat est considéré comme un "instrument de mesure" (remarquons que L&L évitent le terme d'observateur et le remplacent par "appareil"!). Cela vient même avant: c'est le détecteur Geiger, avec son amplificateur causant le bris de la capsule de poison, qui est l'appareil classique. A aucun moment l'appareil classique n'est en superposition selon cette interprétation. Evidemment, le problème est qu'on ne donne aucun critère pour identifier où se trouve la frontière quantique/classique et c'est sur cette ambiguïté que Schrödinger jouait. Mais dans l'optique de Landau&Lifchitz, ce n'est pas pertinent ni intéressant: il disent par ailleurs que le but de la mécanique quantique est de calculer les résultats de mesures futures connaissant les résultats des mesures passées. Pour le physicien dans son labo, c'est clair: en faisant l'expérience, quand il ouvre la boîte, il verra le chat mort ou vivant et tout cela se passera en conformité avec les lois de la MQ. S'il n'est pas intéressé par la métaphysique, il peut dormir sur ses deux oreilles. C'est une position assez confortable et finalement assez astucieuse. Elle est injustement décriée à mon avis.

    Une position que j'aime assez et qui est assez proche est celle de l'interprétation de la fonction d'onde comme décrivant non pas un système précis unique mais un ensemble de systèmes qui sont préparés par le même procédé macroscopique. Einstein avait adopté cette interprétation mais il la faisait dépendre de présupposés réalistes: pour lui la variabilité statistique résultait du manque de contrôle de paramètres microscopiques réels mais inconnus lors de la préparation du système, exactement comme en thermodynamique statistique. On sait que cette idée de réaliste a été mise à mal par les expériences de Bell, Clauser, Zeilinger et Aspect. Cependant, même si on ignore ce présupposé réaliste, on peut continuer à admettre une interprétation de ce type. Et dans ce cas également l'expérience du chat de Schrödinger devient triviale à interpréter; la fonction d'onde ne décrit pas l'unique noyau radioactif dans la chambre, elle ne décrit qu'un ensemble de noyaux et il faut penser l'expérience comme concernant un ensemble de boîtes avec noyau, détecteur, poison et chat (en insistant sur le côté fictif pour ne pas alerter la SPA!). Dans ce cas il n'y a nul besoin d'un effondrement de la fonction d'onde, le noyau émet effectivement la particule alpha à un instant donné, simplement le processus microscopique n'est pas décrit, soit parce qu'on l'ignore, soit parce qu'il ne peut l'être. Le physicien Leslie Ballentine, auteur d'un cours de mécanique quantique, est un avocat de cette interprétation. Il la justifie notamment par l'effet Zénon quantique (absence de désintégration quand on répète une mesure fréquemment, ce qui a été vérifié expérimentalement).
    Dernière modification par ThM55 ; 05/02/2026 à 16h09.

  9. #8
    ordage

    Re : Physique quantique: "Observateur" un terme trompeur?

    Bonjour
    Que penser de l'interprétation de Wigner qui considère que (si j'ai compris) c'est quand un humain prend connaissance du résultat d'une mesure quantique,qu'elle acquière un caractère physique.
    Cordialement

  10. #9
    coussin

    Re : Physique quantique: "Observateur" un terme trompeur?

    Un article Wikipedia sur ce sujet : https://en.wikipedia.org/wiki/Consci...auses_collapse
    Interprétation extrêmement marginale. Rejetée par Wigner lui-même en fin de compte.

  11. #10
    Rony

    Re : Physique quantique: "Observateur" un terme trompeur?

    Merci pour vos réponses.

    GBo: «c’est aussi le point de départ de théories pseudoscientifiques (qui elles sont volontairement fausses en profitant de l’ambiguïté)»

    - Oui, même si je n’avais pas développé cet aspect, c’est exactement ça.

    Coussin:«Donc, oui : en MQ le mot observateur a un sens bien précis. C'est "le truc" capable de mesurer une observable, en d'autres termes un détecteur.»
    - Merci, il y a donc bien une incompréhension linguistique, tu m’étonnes que les gens ne comprennent pas si il faut un traducteur.
    Ton point sur la littérature anglaise est intéressant à mettre en perspective… cela voudrait dire que cette fausse idée se propage surtout chez les francophones..



    Coussin: «Un article Wikipedia sur ce sujet :https://en.wikipedia.org/wiki/Consci...auses_collapse»
    - Encore très intéressant, merci, c’est très instructif d’un point de vue historique. J’ai aussi beaucoup de mal avec l’idée d’une conscience «créatrice» qui me paraît très anthropocentrée et digne d’une vieille époque.
    Dernière modification par Rony ; 05/02/2026 à 20h37.

  12. #11
    ThM55

    Re : Physique quantique: "Observateur" un terme trompeur?

    Oui, je pense que l'idée de Wigner était d'explorer les possibilités dans le but de rejeter ce qui est non scientifique. Il y a aussi le problème cosmologique: on voudrait pouvoir étudier les phases très précoces du big bang, dans lesquelles la gravité quantique joue un rôle. C'est évidemment très spéculatif, mais comment définir les "observables" et les "observateurs" dans ce cadre?

    Dans l'état actuel des connaissances, le choix de l'interprétation n'est pas déterminé par les résultats expérimentaux puisqu'elles restituent toutes les résultats de la mécanique quantique standard. On est donc encore dans le domaine de la philosophie. Cela pourrait changer dans 10 ans, 100 ans ou 1000 ans, on ne sait pas de quoi l'avenir est fait. Par exemple les théories de collapse spontané comme GRW dépendent de nouvelles constantes naturelles, elles pourraient peut-être entraîner des effets observables qui ne sont pas prévus par la MQ standard dans certains régimes. Même chose pour la théorie de Bohm: elle prédit la conservation des probabilités de Born lors de l'évolution quantique, mais Antony Valentini a exporé ce qui se passe si les conditions initiales ne vérifient pas cette répartition, et a montré qu'elle est justiciable d'un théorème-H comme celui de Boltzmann, c'est-à-dire une relaxation vers la distribution de Born qui serait alors une distribution d'équilibre. La question de l'existence d'états de non-équilibre et comment les préparer reste ouverte. Le but de tout cela est justement de réfuter, pas de se faire une doctrine philosophique somme tout arbitraire.

  13. #12
    ordage

    Re : Physique quantique: "Observateur" un terme trompeur?

    Citation Envoyé par coussin Voir le message
    Un article Wikipedia sur ce sujet : https://en.wikipedia.org/wiki/Consci...auses_collapse
    Interprétation extrêmement marginale. Rejetée par Wigner lui-même en fin de compte.
    Bonjour
    J'ai vu qu'en 2019, à université Heriot-Watt d'Edimbourg une équipe avait réussi à recréer une version simplifiée (dont on peut discuter la validité) du paradoxe de l'ami de Wigner avec des photons. Le résultat, qui montre certaines violations de principes, est intéressant, il montre comment on peut douter de l'objectivité des faits en mécanique quantique.
    Voir "paradoxe de l'ami de Wigner" par Gemini pro, par exemple.
    Cordialement

  14. #13
    chaverondier

    Re : Physique quantique: "Observateur" un terme trompeur?

    Pour quelqu'un disant n'avoir pas fait d'études scientifiques, je trouve votre difficile question très bien posée.
    Citation Envoyé par Rony Voir le message
    En discutant autour de moi j'ai récemment réalisé à quel point le terme "observateur" avait trompé toute une génération de curieux. Car pour beaucoup, le terme "observateur" induit une notion de conscience.
    Von Neumann ou encore Wigner ont d'ailleurs proposé d’attribuer la réduction du paquet d’onde à la conscience de l’observateur.

    Je ne suis pas de cet avis. L’observateur macroscopique joue bien un rôle, mais (selon moi) introduire la notion d’observateur conscient n’est pas nécessaire. La notion de grandeur macroscopique, qualifiée par Roger Balian d’information pertinente (sous-entendu, pour un observateur macroscopique) suffit (plus de détails sont donnés ci-dessous).

    Citation Envoyé par Rony Voir le message
    une étudiante m'expliquant que la nature réagissait différemment lorsqu'elle se savait observée.
    La nature ne réagit pas de la façon on elle se sait observée (« Mind projection fallacy » nous dirait E.T. Jaynes, cf. Clearing up mysteries), mais de la façon dont elle est observée. L’expérience de fentes de Young en est effectivement une très bonne illustration :
    • Le comportement des photons est celui d’une onde... ...si l’on décide d’observer leur comportement ondulatoire (les franges d’interférence).
    • Le comportement des photons est particulaire... ...si l’on décide d’observer son comportement particulaire (leur position).
    Le comportement observé dépend donc de ce que nous décidons d’observer. La mesure quantique est dite contextuelle. Contrairement à la physique classique, une mesure quantique n’est pas le recueil passif et non invasif d’une information préexistante (1). Nous n’observons pas les propriétés physiques intrinsèques de la nature (les propriétés observées ne présentent pas un caractère objectif) mais les propriétés de nos interactions avec la nature. Nous sommes des observacteurs.

    Citation Envoyé par Rony Voir le message
    Au contraire, j'ai vu des yeux s'ouvrir quand certains ont compris qu'ils pouvaient remplacer le mot "observateur" par "détecteur". La réduction du paquet d'onde se produisant lors de l'interaction avec l'objet, les implications sont très différentes et moins ésotériques.
    C'est un début de réponse... mais il est nettement insuffisant. Le terme de détecteur, utilisé sans complément d'information, ne suffit pas à mettre en évidence le rôle de l'observateur macroscopique (qu'il s'agisse d'un être humain, d'un arbre ou d'une amibe).

    Citation Envoyé par pm42 Voir le message
    Question naïve : quand la fonction d'onde s'effondre-t-elle ? Ou plus précisément, à partir de quel moment quelque chose est "un détecteur" ?
    Pas du tout du tout naïve cette question. Un détecteur est un appareil réalisant des enregistrements irréversibles d’information.

    Et quand une grandeur physique est-elle détectée ? Elle est détectée lorsque le détecteur a donné lieu à un enregistrement irréversible d'information. C'est dans cette notion d'enregistrement irréversible d'information, une information de ce fait reproductiblement et intersubjectivement lisible, que se cache le rôle de l'observateur macroscopique. Je détaille un peu plus loin d’où émerge la reproductibilité et l’intersubjectivité émergeant d’enregistrements irréversibles d’information.

    Citation Envoyé par Rony Voir le message
    Faut-il bannir le terme "observateur" des livres et des vidéos sur le sujet? Vous en pensez quelque chose?
    Ca peut être jugé acceptable, mais à la condition de ne pas bannir le terme d'observation. Une observation, c’est un enregistrement irréversible d'information. Un enregistrement irréversible d'information demande une fuite des informations, dites non pertinentes, hors de portée de l'observateur macroscopique, fuite d’information que Roger Balian qualifie de création d'entropie pertinente, cf. Incomplete description and relevant entropies.

    Qu’est-ce qu’une information pertinente ? C'est une pression, une température, un effort, une acidité, une salinité, une composition chimique… bref, des grandeurs macroscopiques. Ces informations sont telles que, notamment, 2 systèmes chacun dans un état décrit par les mêmes informations dites pertinentes, soient perçus comme indistinguables par 2 observateurs macroscopiques distincts.

    En fait, d'où émerge « l’objectivité » apparente des lois et propriétés de la physique que nous attribuons à (nos interactions avec) l'univers ? Elle découle du fait que ces lois et propriétés physiques sont extraites de traces du passé ; or les traces du passé sont des enregistrements irréversibles d'information, des états d'équilibre, des états dont les grandeurs macroscopiques caractérisant notre grille de lecture d'observateurs macroscopique, (notre "myopie" commune) sont des constantes.

    C'est de cette constance des grandeurs pertinentes à notre échelle d'observation (grâce, lors d’une évolution irréversible, à la fuite d’informations dites non pertinentes hors de portée de l’observateur macroscopique) qu'émerge la reproductibilité et l'intersubjectivité des informations extraites des traces du passé.

    Grâce à leur grille de lecture (leur myopie) commune, 2 observateurs distincts, observant successivement la même trace du passé vont, de ce fait, en extraire la même information (cf. § Conclusion La flèche du temps et § Conclusion "The arrow of time issue, an overview"). Il est là le rôle de l’observacteur.

    Un phénomène n'a pas d'effet, n'existe pas, tant qu'il n'a pas donné lieu à un enregistrement irréversible d'information, un état résistant à des agressions de l'environnement, à des lectures successives, un état correspondant, en fait, à des états successifs distincts à une échelle d’observation microphysique mais perçus comme indistinguables par des observateurs macroscopiques successifs distincts (2).

    Un point supplémentaire doit être souligné : un état quantique n'est pas la représentation objective de l'état d'un système physique, c'est une information permettant à un observateur particulier d'inférer les futurs résultats d'observation que donneront ses futures interactions avec le système observé (1).

    A titre d'exemple, quand Alice fait une mesure de polarisation de son photon (dans une expérience de type EPRB) l'état quantique de la paire de photons change instantanément pour Alice. Ce changement brutal d'état quantique traduit la modification d'état de polarisation qu'elle a engendré sur son photon et l'information qu'elle a ainsi acquise par sa mesure. Ce changement d’état quantique de la paire de photons n'indique en rien un changement physique objectif d'état du photon de Bob.

    L’absence de changement physique objectif d'état du photon de Bob est établi par la conservation de la 2-time corrélation du photon de Bob, cf. §Quantum measurement of EPR states, article "Each instant of time a new universe". Ainsi, malgré ce changement d'état quantique de polarisation de la paire de photons, le photon de Bob ne subit pas de collapse, lui (toutefois, à ma connaissance, aucune vérification expérimentale de conservation de cette 2-time correlation n’a été réalisée, cf. Effet epr non-localité positivisme et réalisme).

    En RR, on a parfois un peu de mal à accepter le caractère relatif de la simultanéité. En physique quantique, les choses sont « encore pire » : la fonction d’onde, l’information détenue par un observateur, une information lui permettant de prédire comment son système va réagir à l’une de ses futures interactions, est propre à l’interaction de cet observateur avec le système observé. L'expérience de pensée de Wigner permet, de façon encore plus marquée, de mettre en évidence le caractère relatif à l’observateur de la fonction d’onde (3)…

    …et pourtant, dès que 2 observateurs échangent de l’information classique sur un résultat de mesure (cad de l’information obtenue à l’issue d’un enregistrement irréversible d’information), ils sont d’accord sur ce qu’ils ont observé. La physique quantique (bref, la physique d’aujourd’hui) « viole » l’objectivité mais respecte l’intersubjectivité.

    (1) Quantum Information and Relativity Theory
    In this review we shall adhere to the view that ρ is only a mathematical expression which encodes information about the potential results of our experimental interventions. The latter are commonly called “measurements” — an unfortunate terminology, which gives the impression that there exists in the real world some unknown property that we are measuring. Even the very existence of particles depends on the context of our experiments.
    (2) Delayed-Choice Experiments and Bohr's Elementary Quantum Phenomenon
    "No elementary quantum phenomenon is a phenomenon until it is a registered ('supprimé', 'indelibly recorded') phenomenon, 'brought to a close' by 'an irreversible act of amplification'."
    J’ai 'supprimé' de la citation la mention 'observed' avec laquelle je suis en désaccord. Elle induit en erreur. Il suggère que l’observation nécessiterait la présence physique de l’observateur lors de l’observation. On a seulement besoin que l’information soit irréversiblement enregistrée pour que l’on puisse parler d’observation ; c'est aussi (selon moi) la condition nécessaire et suffisante pour que le phénomène ait eu lieu en un sens conforme à la physique telle que comprise et pratiquée à ce jour.

    (3) Pour l'ami de Wigner, mesurant le spin vertical d'un spin 1/2 en état initial de spin horizontal, lorsque la mesure est finie, cad lorsqu'un spin up (par exemple) a été irréversiblement enregistré, il ne peut plus faire interférer les 2 composantes up et down précédant la fin de sa mesure. Cela l'empêche de ramener, par interférence entre les composantes de spin vertical up et down, son spin 1/2 dans son état initial de spin horizontal.

    Pour Wigner, au contraire, situé à l'extérieur et sans interaction avec le spin 1/2, l'appareil de mesure, son ami et le labo de cet ami (en état superposé du point de vue de Wigner) il n'en est rien. Wigner est encore en mesure de ramener, par interférence, le spin1/2, l'appareil de mesure de son ami, son ami et son labo dans leur état initial non superposé. Il est donc normal que la fonction d'onde de la "même situation", exprimant, pour Wigner, la possibilité d'un retour à l'état initial (ce retour à l'état initial n'est pas possible pour son ami) soit différente. La fonction d'onde d'un système ne représente pas objectivement son état, mais la façon dont le système observé va réagir aux futures interactions d'un observateur donné de ce système.

    Pour Wigner, la mesure de spin verticale réalisée par son ami n'est pas encore terminée puisque la fuite d'information hors de la portée de Wigner, la création d'entropie pertinente caractéristique d'un enregistrement irréversible d'information, ne s’est pas encore produite pour lui. Pour Wigner, la mesure de spin n'est donc pas encore irréversible alors qu'elle l'est déjà pour son ami.

    Le fait que les deux fonctions d'onde de la même situation soient différentes n'est donc pas une incohérence. La physique quantique prédit correctement les résultats d'observation. Elle entre simplement en conflit avec une interprétation réaliste (à mon sens erronée) de l'état quantique.

    La mesure de spin est terminée aussi pour Wigner lorsque Wigner se met à échanger de l'information avec son ami...
    ...et à ce moment-là, ils sont d'accord sur le résultat de spin observé : l'intersubjectivité est respectée.
    Dernière modification par chaverondier ; 07/02/2026 à 21h13.

  15. #14
    pimart

    Re : Physique quantique: "Observateur" un terme trompeur?

    Bonjour, je n'ai pas grand chose à contribuer à cette discussion, je voulais juste indiquer une vidéo de Witten, qui contient, outre une discussion sur l'histoire de la théorie des cordes, une discussion (à la fin) sur la mécanique quantique, Everett, et l'aspect un peu circulaire de la définition de ce qu'est un observateur.

  16. #15
    pimart

    Re : Physique quantique: "Observateur" un terme trompeur?


  17. #16
    ThM55

    Re : Physique quantique: "Observateur" un terme trompeur?

    C'est une vidéo très intéressante et Brian Greene lui pose beaucoup de questions pertinentes. Concernant Everett, si j'ai bien compris, il explique qu'en fin de compte on finit toujours par arriver à un point où le cerveau de l'opérateur humain, du fait de la connaissance qu'il prend du résultat d'une mesure, est intriqué avec l'objet quantique. Et donc, en réalité, Everett échoue à donner une réponse différente de celle de Bohr-Heisenberg (qui disaient qu'il faut un "monde classique" dans lequel les résultats mesures sont actés et réalisés), simplement il a repoussé la frontière jusque dans le cerveau humain et peut-être dans la conscience. C'est une observation très fine qui expose une limitation essentielle de l'idée d'Everett consistant à affirmer que tout est soumis aux lois quantiques. Mais Witten n'est pas catégorique. A un moment, il semble faire une allusion à la théorie de la décohérence en manifestant un certain scepticisme, malheureusement Brian Greene change de sujet.
    Dernière modification par ThM55 ; Hier à 10h07.

  18. #17
    oualos

    Re : Physique quantique: "Observateur" un terme trompeur?

    Beaucoup de choses ont été dites et écrites sur cette notion d'observateur et sur la MQ.
    Je signale deux articleS intéressants

    L'étrange expérience de Wheeler vérifiée dans l'espace

    Des physiciens viennent de créer le plus gros "chat de Schrödinger"

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